Le blogueur Chafardine Galmaye Saleh et le journaliste N’Guebla Makaïla ont été déchus de la nationalité tchadienne par décret du président tchadien Mahamat Idriss Déby. Établis en France, les deux activistes critiques du pouvoir sont accusés « d’intelligence avec des puissances étrangères ».
Le 22 Sep. 2025 à 12h20 Mis à jour le 22 Sep.
tchad activistes
N’Guebla Makaïla (gauche) et Chafardine Galmaye Saleh (droite) DR
Partager 3 minutes de lecture
« C’est totalement disproportionné ». Eric Topona n’en revient pas. C’est avec circonspection que ce journaliste et essayiste tchadien exilé, qui couvre l’actualité africaine et du Tchad dans des médias internationaux, a appris que deux de ses compatriotes Chafardine Galmaye Saleh et N’Guebla Makaïla, ont été déchus de leur nationalité par décret du ministère de l’Aménagement du Territoire et de la Décentralisation.
Ce décret a été signé par le président tchadien Mahamat Idriss Deby. Sur la page du secrétariat général du gouvernement, deux motifs sont invoqués: « intelligences avec les puissances étrangères et activités incompatibles avec la qualité de citoyen Tchadien ».
Chafardine Galmaye Saleh et N’Guebla Makaïla sont deux activistes et blogueurs. Si leurs trajectoires personnelles sont distinctes, elles ont en commun leurs critiques du pouvoir tchadien. Le premier est proche d’un groupe rebelle le FACT à l’origine de la mort du président Idriss Deby. Il est à la tête du blog Tchad One. « Ce media d’opposition est très suivi et bien informé ce qui peut gêner en haut lieu », souligne Eric Topona qui observe que le régime a plusieurs fois publié des démentis en réaction.
« Décision ridicule et absurde »
Le second, journaliste à l’origine, est un militant des droits humains opposant au régime. Il était néanmoins rentré au Tchad en 2021 à la faveur de la transition mise en place par le fils d’Idriss Deby en tant que conseiller aux droits de l’Homme du chef de l’État. Mais cette expérience de dialogue avec le pouvoir a tourné court face aux agissements des autorités contre des militants et des opposants politiques à l’instar du parti Les Transformateurs de l’ex-Premier ministre Succès Masra, précise N’Guebla Makaïla. Un an après, ce dernier quitte de nouveau le Tchad pour la France où il a pu conserver son statut de réfugié politique.
Le décret de déchéance de nationalité a été immédiatement fustigé par les intéressés. « Décision ridicule et absurde », réagit Charfardine Galmaye sur la page Facebook de TchadOne. « Mon moral reste intact: rien n’arrêtera mon combat pour la justice et la démocratie », poursuit-il.
« C’est une décision inique, injuste, arbitraire », commente pout sa part N’Guebla Makaïla. « Le régime actuel s’inscrit dans une logique de répression de toute voix discordante ». Cette sanction « n’est qu’une suite logique de mon combat pour la dénonciation des atteintes aux libertés dans mon pays et la confiscation du pouvoir par un homme et par une famille ».
« Intelligence » avec quelles puissances étrangères?
De nombreuses réactions au sein de l’opposition tchadienne mais aussi de la société civile ont dénoncé la déchéance de nationalité, sur le fond comme sur la forme. L’ONG la Rencontre Africaine des Droits de l’Homme (RADDHO) a fermement condamné la décision des autorités tchadiennes qualifiées de « mesures attentatoire aux droits civils et politiques ».
L’ONG rappelle que « nul ne peut être arbitrairement privé de sa nationalité », selon la Déclaration des droits de l’Homme de l’ONU. Elle juge « fallacieux et infondé » l’argument avancé par les autorités tchadiennes « d’intelligence avec des puissances étrangères ». Cette accusation interroge d’autant plus qu’elle n’est nullement étayée. De quelles puissances étrangères s’agit-il? Le flou ne peut que laisser la place qu’aux spéculations.
Loin de faire taire les critiques, le décret a renforcé la détermination des deux activistes visés. N’Guebla Makaïla se dit résolu à saisir les juridictions internationales et africaines, notamment la Cour africaine des droits de l’Homme ou le Comité des droits de l’Homme de l’ONU.
Dans une déclaration reprise par TchadOne, Chafardine Galmaye défie « le régime qui se croit tout-puissant en transformant N’Djamena en zone militaire, imagine qu’en me retirant ma nationalité tchadienne, il pourra m’empêcher de revenir au Tchad. Il se trompe lourdement. Je leur donne rendez-vous très bientôt dans une zone où ils n’osent même pas s’aventurer. Le Tchad ne se résume pas à N’Djamena ».
Mais le décret de déchéance de nationalité crée un précédent qui choque à plusieurs égards. « Nous sommes dans une logique de communication contre le pouvoir en place. On n’a pas usé des moyens ni armés qui que ce soit, se défend N’Guebla Makaïla. Par contre, le Tchad a été attaqué par des groupes rebelles en 2006, en 2008, en 2019, en 2021. Mais pourquoi le régime précédent n’a pas déchu de leur nationalité ces leaders de groupes armés? Pourquoi le faire contre des opposants, des journalistes, des blogueurs, des militants qui se battent avec des moyens de lutte démocratique et pacifique? ».
« Pour nous Tchadiens, c’est quand même surprenant », poursuit Chafardine Galmaye. « On a vu des gens qui ont critiqué avec beaucoup plus de hargne le régime et qui n’ont jamais été déchus de leur nationalité. On a vu des rebelles qui ont pris les armes, qui sont même arrivés aux portes de la capitale, qui ont été condamnés par contumace à la peine de mort, mais qui ont ensuite signé des accords et sont maintenant aux affaires ».
Pour sa part, le journaliste Eric Topona y voit un message adressé par les autorités à ceux qui sont exil. Elles visent les activistes comme Charfardine Galmaye et N’Guebla Makaïla qui par leurs publications et révélations « mettent à nu la gouvernance du régime ». Cette fois-ci, les autorités ne prennent pas la peine de démentir leurs propos par les canaux classiques et ont décidé « de passer à la vitesse supérieure ».
Mais la déchéance de la nationalité devient une menace qui pèse sur tous ceux en exil, s’inquiète Eric Topona. Lui-même avait été emprisonné au Tchad en 2013, pour avoir échangé des emails avec N’Guebla Makaïla, alors blogueur en exil. Il affirme avoir été accusé de vouloir déstabiliser le régime.
En tant que journaliste, Eric Topona se distingue clairement des activistes et des militants. Mais de son exil en France, il témoigne de son incompréhension de la décision des autorités tchadiennes qui lui évoque « l’affaire Dreyfus », officier de l’armée française condamné injustement pour trahison à la fin du 19e siècle en France, et ce scandale d’État retentissant est devenu le symbole de l’arbitraire.
Pour Eric Topona, cette référence est une façon de dire combien la déchéance de nationalité prononcée par décret « choque » et « fait peur », en particulier pour les Tchadiens en exil. Contactées par TV5MONDE, les autorités tchadiennes n’ont pas donné suite à nos sollicitations.
Toujours
Afrique TCHAD L’actualité au Tchad
Dans le même thème – Afrique
L’actualité au Tchad
Fatoumata bah pour Fomafo Guinée com.




